Texte de Pivoine Blanche
Via Appia
Pendant longtemps - sans la connaître, cette via Appia, - j'y ai planté mes racines. Hélas! Qu'est-ce que je connais de Rome ? Une gare! C'est tout! Un passage souterrain entre deux quais et un paysage que j'ai regardé désespérément filer, de part et d'autre du train qui me conduisait pour un séjour de quelques semaines dans les environs de Naples.

Longtemps, j'ai aimé le latin encore plus que je n'aimais le français. Mais le français était plus accessible. Cela vous étonne? C'est lui qui l'a emporté, le bougre! Oserais-je vous le dire? Il m'arrive de le regretter! Mais je regrette tant de choses, toutes ces routes que je n'ai pu suivre.

Pourquoi ? Est-ce que le latin d'église que j'ai ânonné enfant y est pour quelque chose? Mes lectures (mes chers romans de la collection Amitié-histoire, les bd...) ont-elles joué un rôle? Sûrement! Une de mes bd préférées était "le fils du centurion" de la série des "Timour", (dessinée par Sirius), et cela racontait -entre autres aventures- l'histoire d'un (beau) légionnaire romain (roux lui) qui tombe amoureux d'une gauloise aux tresses blondes. Même pas châtaines! Non! Blondes!

Donc, tous les éléments chers à ma sentimentalité crasse étaient déjà là.

Je passerai sur mes années d'apprentissage du latin et puis sur la rupture brutale, mon espèce de divorce d'avec cette langue que j'avais pourtant adorée - elle peut être si vivante, elle qu'on qualifie pourtant de morte. Il est donc arrivé un jour où j'en ai eu assez. Place à la modernité ! Pendant une longue dizaine d'années, j'ai vécu sans plus me préoccuper de Rome et de ses ruines.

Jusqu'au jour où l'on rencontre l'un ou l'autre original dans son genre, dont on a mis le nez dans les déclinaisons à l'aube de ses douze ans, et on se trouve quelque chose de tellement commun -aux racines mêmes de notre être- que cela se transforme en un lien mystérieux, une source d'inspiration mutuelle, multiple, et à toute épreuve.

Le sculpteur modelait et cuisait la terre afin d'en faire une statue en prière. Une statue debout, les bras levés, dans la tradition des orants. Il racontait que l'attitude occidentale de la prière (à genoux, les mains jointes) remonte au Moyen Age. Cet univers me fascinait. La statue était la beauté. Elle était moi et j'étais elle. Je devenais elle. Je suis devenue elle, et tout un univers s'est mis en place: Il y avait Rome, il y avait l'aube du christianisme, bien avant l'église et son plein de pompes, il y avait les Catacombes, il y avait la Via Appia, il y avait la pierre, les temples, les toges, les litières, les collines de Rome, la tourbe, le Forum, il y avait la silhouette fuyante et ardente d'un homme, celle d'une femme, ombre et lumière cuivrée, et enfin, le feu, les Torches, une double torche humaine.

Il y a eu l'amour, les mots, la poésie, le début et la fin, la mort et le deuil, "Cendres et poussières"... Et même si j'ai cru que tout était fini, mort, décapité, explosé et enterré... Tout, dans ce long roman d'amour entre Rome et moi, était loin d'être fini.