Texte de Bruyère
Photos de classe
Je regarde les photos de classe de ces années-là, je les range dans un ordre chronologique. Celle de la maternelle d’abord où je compte quarante trois visages figés dans la détresse d’un sourire. Boulotte, les cheveux raides et tirés vers l’arrière en queue de cheval, je suis assise au premier rang entre Astrid et Chantal. Aux pieds, des chaussures montantes, ressemelées et fatiguées, sans doute ont-elles déjà été portées par mon frère. Un pull over avec des manches trop courtes, tricoté main comme ceux de la plupart de mes camarades sur la photo, et une jupe en godet. Toutes les filles sont en jupe, plissée, à carreaux, avec des bretelles intégrées ; les tabliers ont été ôtés pour l’instant flash. Je parcours les visages et d’autres prénoms rejaillissent en mémoire : Jean-Paul, Claire-Lise, Jean-Claude, Adeline, François (mon premier amoureux). Derrière les enfants immobilisés, de hautes fenêtres dessinent la façade de l’école sur laquelle s’agrippent des branchages filandreux dépourvus de feuillages. Des gueules de mômes de quatre ou cinq ans crispés dans l’hébétude de ce que l’on attendait d’eux face à un photographe d’oubli.

Une autre photo, deux ans plus tard : je suis toujours au premier rang mais nous sommes moins nombreux, trois rangées éclaircies devant le même mur, l’angle de prise de vue est juste un peu différent, les fenêtres se ressemblent et dans l’angle du mur la descente d’un chéneau. D’autres visages, d’autres prénoms : Scarlett, la plus grande, un peu godiche avec ses deux couettes informes, prédisposée au nettoyage du tableau ; Marandon assis à côté de moi, au centre de la photo, bien calé sur sa chaise, sûr de lui, le regard conquérant et frondeur. Moi, je suis rabougrie, tête enfoncée dans les épaules, les yeux plissés ; mon visage s’est allongé, j’ai des cheveux courts qui me vont mieux et je suis toujours la plus petite. J’ébauche un timide sourire, les mains serrées et les jambes croisées. Je ne sais pas qui sont mes amis sur cette photo, peut-être n’en ai-je pas car ce n’est pas ma tranche d’âge, venant de sauter une classe.

L’année suivante, ce sont quarante-deux enfants rassemblés qui ont appris à lire, avec une grande majorité de filles : quelques silhouettes supplémentaires reconnues dont certaines me suivront jusqu’à la fin de ma scolarité primaire. J’ai davantage la carrure d’écolière avec le tablier à col rond en coton ; mon visage aussi est rond et doux. Je fais des tâches d’encre sur mes cahiers que ma maîtresse d’alors, d’un coup de crayon magique, transforme en belles fleurs. Sur mes feuilles de brouillon d’aujourd’hui, dans un angle ou dans un autre de la page , de petites fleurs toutes simples à cinq pétales et deux feuilles fleurissent comme si la petite fille d’alors parsemait quelques cailloux afin de ne pas se perdre.

Quelques images d’enfance qui s’enchaînent, se superposent, s’estompent, disparaissent comme ont disparu de mon quotidien les témoins de ces années-là qui auraient probablement d’autres vestiges en eux que je ne saurais déchiffrer. C’est à chacun de se laisser absorber dans sa tourbière, où allongé sur la sphaigne, il découvrira peut-être quelques droseras qui emprisonnent et engluent ses pensées. Peut-être aussi mettra-t-il à nu quelques linaigrettes soyeuses épanouies comme une crécelle de souvenirs paisibles, ou quelque orchis tacheté qui irisera son cimetière de la mémoire qu’il faut bien arpenter en creusant toujours plus profond, afin d’atteindre quelques strates inconnues.

Je montre ces photos à mes enfants et ils me reconnaissent.
J’étais cette petite fille qui me ressemble encore.