Texte de Sherkane
Dis-toi bien petit, dis-toi bien…
Dis-toi bien petit, dis-toi bien…
    Le monde que tu vois n’est qu’une partie de la réalité

Regarde bien petit, regarde bien…
    Le monde est plus vaste et plus complexe que tu ne le crois

Souviens-toi petit, souviens-toi…

Le vois-tu petit, le vois-tu ?...
    Ce fou du Pilat, ombre fantomatique, qui vagabonde sur les crêtes. Bien peu sont capables de l’apercevoir.

Sois de ceux-là petit, sois de ceux-là …

Écoute-le petit, écoute-le ….

Avec mon fidèle destrier, demain dans le Pilat
Je chevaucherai les sommets à hue et à dia

Tel Don Quichotte je pourfendrai les cumulo-nimbus
Tel Jules César je crierai « Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu »

Ombre fantomatique je combattrai les plus hardis
Qui, oh les impudents, oseront me lancer un défi

Sur le plus haut sommet, je cabrerai mon cheval tel Zorro
Sous l’orage d’éclairs et de vent, j’invectiverai Dieu de bons mots

Je serai du Pilat le tant aimé et le tant redouté
Dans la légende, je rentrerai

T’ai-je raconté petit, t’ai-je raconté ? …
    La burle qui m’a cueillie l’autre soir sur le plateau
Imagine-toi petit, imagine-toi…


Une longue et sinueuse montée sous les sapins. Une route enneigée aussi blanche que les pentes et talus alentours. Comme guide, une simple trace, témoin de voitures passées avant moi. Une montée solitaire et silencieuse, dans un monde ouaté.

Arrivée sur le plateau, je pensais le pire derrière moi. C’est alors que la burle a jailli, furieuse de l’intrusion, gardienne de ces hautes terres. J’ai senti sa main glacée et humide. J’ai frissonné de terreur en entendant ses longs hurlements.

J’ai courbé l’échine, j’ai prêté allégeance, j’ai campé dans ses bourrasques, j’ai remonté son furvent.

Loin petit, très loin….

Si loin, si loin, que la burle finit par me parler de leur guerre des vents…

Écoute petit ! Écoute !….

La légende dit qu’on entendit résonner dans toute la Terre le duel farouche qu’ils se livrèrent. Mais par-dessus tout, ce qui glaça d’effroi les autres vents, ce fut le cri des falaises torturées par ces deux vents qui balayaient tout sur leur lutte, rognant, creusant, effritant le rocher.

La lutte féroce dura des jours entiers sans qu’un seul ne prît l’avantage. Épuisés, ils perdirent peu à peu de leur force et finirent tous les deux par s’éteindre et disparaître.

Et de leur duel fratricide, il ne reste plus comme témoin que ces rochers aux traits figés de douleur.



N’oublie jamais petit, n’oublie jamais…
    Ma rencontre avec le hêtre
Rappelle-toi petit, rappelle-toi …


J’étais à peine plus âgé que toi. Je l’avais rencontré par hasard, à la limite des pierriers qui coiffent le sommet de la montagne. Comment un arbre pouvait-il pousser ici ! Comment avait-il pu résister au vent, à la sécheresse, au soleil ardent l’été, au froid et à la neige l’hiver ?

J’avais pris l’habitude de revenir m’installer contre son tronc. Pour lire, écrire ou dormir. Il abaissait alors un peu plus ses branches et son feuillage pour me protéger du vent ou du soleil.

Un jour, alors que je regardais la vallée et que mon esprit tourbillonnait, j’ai entendu sa voix. Une voix douce, monocorde qui me racontait la terre, tel que jadis l’oiseau lui avait raconté. Et moi, moi qui n’avais jamais quitté ma montagne, moi qui ne connaissais du monde que mon village, je découvris la Terre.

Dans mon esprit les images défilaient à toute allure, s’entrechoquaient, se superposaient, toujours accompagnées de la voix monocorde de mon ami.
Et je vis…

Je vis la Terre cracher sa colère, expulsant violemment lave et feu venus du plus profond de ses entrailles.

Je vis la Terre chanter dans les dunes de sable, les colonnes basaltiques, le feuillage des arbres, la voilure des bateaux. Je la vis reprendre en écho le chant des enfants, le miaulement de la buse.

Je vis la Terre prier dans des monastères perchés au sommet de hautes montagnes, nichés au creux de profondes forêts, dans des églises, des temples, des mosquées, autour de feux de camp, près de grottes.

Je vis la Terre s’étouffer petit à petit, sous des villes qui ne cessaient jamais de croître, leurs tentacules jamais rassasiés, broyant, suçant, avalant tout sur leur passage. Je vis la Terre vomir avec dégoût, recrachant sans fin des tonnes d’ordures.

Je vis la Terre se parfumer, exhalant musc, jasmin, épices, phéromones ….mais je la vis aussi puant gaz carbonique, ammoniaque, soufre…

Je vis la Terre soupirer de plaisir caressant les visages, ondulant les blés, ridant l’eau, portant oiseaux et avions.

Je vis la Terre tousser, devenir asthmatique, ses bronches remplies d’un air de plus en plus pollué, vicié.

Je vis la Terre boire à d’immenses océans, nager parmi les dauphins, les baleines, les colonies de pétrels. Mais je la vis aussi sombrer avec les tankers, devenir nappe sombre et huileuse divaguant au gré des courants, s’échouant sur les côtes. Je vis la Terre pleurer ses compagnons de jeux tout englués, incapables de voler.

Je vis la Terre brûler, devenir cendre mais je la vis aussi s’enflammer d’amour.

Je vis la Terre éternuer, lançant ses vents en tornades, cyclones, blizzards. Je la vis se pétrifier en glace et neiges éternelles.

Je vis la Terre se brouiller et disparaître totalement sous un nuage opaque en forme de champignon, s’élevant haut, très haut au dessus d’une île.

Je vis la Terre rompre ses amarres, déversant fleuves et rivières, submergeant maisons, routes, arbres. Mais je la vis aussi fleurir sur les riches limons déposés.

Je vis la Terre enfanter la vie. Toutes sortes de vie. Une vie pour chaque endroit, une vie pour chaque époque.

Je vis la Terre dormir, apaisée sous des cieux étoilés. Je la vis s’illuminer d’aurores boréales, d’arcs en ciel, de guirlandes de Noël.

Je vis la Terre enterrer ses enfants : dinosaures, bisons, tribolites, lépidodendrons, hommes passés au fil de l’épée, mitraillés, morts de faim, de froid, d’horreur.

Je vis la Terre nourrir ses enfants sans compter, leur offrant baies, racines, viande, minerais, eau, bois. Je la vis s’épuiser, s’assécher à force de tant donner.

Je vis la Terre espérer quand les hommes se réunirent pour parler préservation, énergie propre, climat, ozone, pollution.

Je vis la Terre attendre…attendre que l’homme la respecte enfin.



Et enfin petit, enfin…

Rappelle-toi petit, rappelle-toi…

Du cri atroce, déchirant, sans fin, d’Orphée lorsqu’il se retrouva au centre de la prairie, seul, ayant perdu une nouvelle fois Eurydice.

Son cri se répercutait sans fin le long des vallées et des montagnes, asséchant la Thrace, assombrissant le ciel, fracturant les roches, défeuillant les arbres, terrifiant les animaux, glaçant le cœur des hommes.

Ce jour là, le monde changea à tout jamais

Depuis ce temps la Thrace a définitivement disparu sous terre et à son tour parcourt le monde souterrain à la recherche désespérée d’Eurydice, la fille née de ses entrailles. Alors qu’à la surface de la Terre, chaque année à la même époque, au moment où le brouillard et les bancs de brume redessinent les contours des bois et des prés, les feuilles des arbres rougissent et tombent au sol lentement, une à une, célébrant ainsi le souvenir de la plainte d’Orphée. Les sommets montagneux fragilisés par ce cri de désespoir se délitent depuis ce jour sous l’action du gel et du soleil en strates successives et accumulent à leurs pieds éboulis et pierriers, chaque pierre dévalant la pente reprenant en écho le temps d’un instant la supplique sans fin d’Orphée. En signe de deuil, le soleil disparaît en plein jour plusieurs fois par siècle afin de rappeler aux hommes ce jour funeste. Et dans le cœur des hommes et des animaux la vie et la mort, l’amour et le désespoir ne font désormais plus qu’un et depuis ce temps tous les poètes célèbrent la perte de l’être aimé…


Pourquoi te dire tout cela petit, pourquoi ?...

Parce qu’il est temps pour moi de partir à la recherche de ces mondes mystérieux et multiples.

Parce que j’aime l’automne et ses nappes de brouillard et que c’est pour cela que je choisis de partir aujourd’hui.

Alors tandis que je disparaitrai à tes yeux, avalé par la brume, dis-toi bien petit, dis-toi bien…
    Le monde que tu vois n’est qu’une partie de la réalité
Regarde bien petit, regarde bien…
    Le monde est plus vaste et plus complexe que tu ne le crois
Souviens-toi petit, souviens-toi...