Texte de Sherkane
Pays de coteaux
Tournez droit vers le nord-ouest. La plaine alluviale cède très vite la place à un paysage vallonné. Enfoncez-vous au plus profond de ces coteaux. Roulez doucement. Par ici, les routes sont étroites, il n’est pas facile de croiser une autre voiture et vous serez obligé de mordre sur le bas coté. Dirigez-vous au hasard. De toute façon, il n’y a que peu de panneaux indicateurs aux embranchements que vous rencontrez. Suivez votre instinct, à droite, à gauche, comme vous le sentez.

Prenez le temps de vous garer dans un petit chemin de terre. Laissez votre regard errer sur les croupes arrondies qui vous entourent à perte de vue. Sachez distinguer les blés aux lourds épis dorés, le ton jaune grisâtre des colzas, la délicatesse des orges, le vert des tournesols et leurs capitules jaune d’or qui tournent avec le soleil.

Prenez une poignée de terre. Malaxez-la dans le creux de votre paume. Humide, elle vous colle aux doigts avant de s’étirer en de longs boudins. Sèche, elle se rétracte en de profondes fentes de retrait. Mélangée avec de la paille, tassée dans des moules, séchée lentement à l’ombre, elle donne de précieuses briques de terre crue.

Regardez comment, au fil des ans, l’homme a de plus en plus marqué ces coteaux de son empreinte. Fermes, pigeonniers, puits, moulin à eau, moulin à vent, chevaux, bovins, vigne, céréales, et puis maïs, tournesol…

Mais vous n’avez plus le temps, on vous attend à la grande maison. Traversez la cour, montez les quatre marches du perron. Rentrez dans la salle à manger. N’ayez pas peur.

Ils sont tous là, autour de la grande table familiale. Dans l’ombre et en retrait, les visages flous de Guillaume et de sa femme Anne, adolescents ou jeunes adultes lors de la révolution de 1789. On ne se rappelle plus de rien à leur sujet. On se souvient seulement de l’un de leurs six enfants : Hugues. Un homme prudent et avisé. Celui qui épouse Marguerite et qui veut préserver l’intégrité du domaine.

A la droite d’Hugues, son fils aîné : Isidore. Celui qui construit, échange, achète, développant ainsi la propriété familiale. En face de ce bâtisseur, sa sœur Anne. Un homme s’approche et, d’un geste tendre et possessif, se penche vers elle, lui prend le bras et l’emmène vivre ailleurs. Tous deux disparaissent doucement dans l’ombre.

Une autre femme prend leur place : Amélie l’épouse d’Isidore. Celle qui, pleine de bonté et de tendresse, aide envers et contre tout, ses deux enfants dans leurs projets. Elle soutient plus particulièrement l’aînée, Bathilde, qui devient Sœur Marguerite Marie et fonde le carmel. Celle qui devient prieure. Une femme dévouée à Dieu mais qui est toujours là, près des siens, même si elle se tient à l’écart de la table familiale. Chapelet en main, elle prie pour sa famille.

Celui qui parle avec Isidore, c’est Joseph, le frère de Bathilde, un homme doux et un peu effacé. C’est lui qui assure la continuité du domaine, aidé par son épouse Thérèse, une femme énergique que tout le monde écoute avec respect. Elle qui n’abandonne jamais et qui redresse l’échine sous les coups du sort. Elle qui donne la vie à six enfants et en perd trois. Tous les six sont présents, entourant leurs parents.

Les deux petits Marc, aux visages auréolés de boucles blondes, fauchés par la maladie dans leur prime enfance.
En uniforme de maréchal des logis, André le fils aîné, destiné à reprendre le domaine familial et qui ne reviendra pas de la guerre de 14-18.
Marie-Antoinette, la fille aînée, celle qui s’adonne à la peinture et à la photographie et qui, arrivée à l’âge adulte, quitte la table familiale pour suivre son mari médecin.
Jane, celle qui rêve de villes et de voyages, et dont les désirs s’exaucent. Mariée à Paul, elle part en Egypte. Tous deux reviennent vivre au domaine familial après leur expulsion en 1956.
Magdeleine, la petite dernière, une tardillonne. Celle qui voit partir une à une toutes les personnes qu’elle aime et qui reste seule avec sa mère Thérèse. Celle qui devient l’âme du domaine pour ses neveux et petits neveux.

Ses neveux, ce sont les quatre enfants de Jane et de Paul qui passent leur enfance et leur adolescence, entre l’Egypte, Paris et la grande maison. Ceux qui s’entredéchirent lors du partage du domaine familial mais qui y reviennent tous à l’heure de leur retraite. Excepté la fille aînée, trop tôt disparue.

La troupe de gamins qui joue à se poursuivre autour de la table, ce sont les quatorze petits-enfants de Jane. Ceux pour qui la grande maison est une magnifique maison de vacances, et le domaine un immense terrain de jeux.

Toutes ces générations, toutes ces vies façonnent le domaine familial et sont façonnées par lui. Alors asseyez-vous et écoutez leur histoire.

Parce que je sais d’où je viens, mon pivot est profond
Parce que j’en ai accepté les joies et les douleurs, mon pivot est solidement ancré en terre
Parce que je sais d’où je viens, je n’en ai plus besoin

Parce que le pivot n’est qu’armature
Parce que les radicelles sont le lieu de vie
Parce que chaque instant présent devient aussitôt passé

Parce que mes radicelles naissent de l’instant échappé
Parce que mes radicelles prennent appui sur mon pivot
Mes racines ne cessent d'explorer tous les possibles et de me nourrir