Texte de Pivoine Blanche
De la nature des choses...
D'un mouvement de poignet sûr et poli ensemble, il l'a invitée à danser; le couple ploie, glisse, rit, sourit, dans la lueur des bougies et du feu de bûches. Réveillon. Le goût sucré du punch est encore dans leurs gorges, pêche, abricot, citron, rhum des Antilles, bananes, menthe, glaçons. La neige s'amoncelle dans le jardin de la propriété, tandis que le froid dessine de petites fleurs de gel aux fenêtres.

Que savent-ils d'eux-mêmes? Pas grand-chose... Les jours passent.

Et le voilà qui parle de "Piou". Piou - elle ne l'a pas connu. Piou est mort il y a huit ans. Et j'aurais bien aimé le connaître... Et je connais son fils. Ses fils, ses petits-enfants et son arrière-petite-fille.

Non, elle n'a pas connu ce prof-là. Elle en a connu quelques autres. Des bien! Mais elle le connaît de réputation, c'était un prof si extraordinaire que ses anciens étudiants l'aimaient et parlaient de lui partout et à tout le monde. Donc, elle en a entendu parler. Tout d'un coup, elle réalise que l'ami qu'elle a là, en face d'elle, et dont elle a tout à découvrir, et la joie et la peine, et les fous-rires et les larmes amères, tient par un de ses fils mystérieux et insaisissables, au passé, à son passé, à ses rêves, à ses racines.

Il épouse le tronc de vie où se gravent les signes et les preuves de l'âme.

Ensemble, nous avons exploré les livres du maître. Il y a là les Grands hommes. Les maisons du Latium. Une biographie de Tacite - parce qu'il y a là un récit qui m'habite depuis trop longtemps. L'Etrurie. Les sept collines, la Grèce, les philosophes; un magnifique coffret relié, sur César. Et les empereurs, et les écrivains et les poètes et les tribuns. Et le peuple. Le peuple énorme et silencieux d'où je viens. Et les dieux au hanap rempli de vin épicé.

Entre lui et moi il y a tout ça: le monde antique, un théâtre vide, à Aoste, un skiwasse, amarena, eau de Seltz et jus de citron vert avalé face aux arènes de Vérone; la Renaissance; Firenze, mes tendresses d'enfance, le siècle de François Ier, Byzance, Istanbul, la Corne d'Or -où je ne suis jamais allée. Et pendant que j'écris, le carnet qui ira au bébé gazouillant devenu petite fille se remplit des esquisses d'un page mutin aux culottes bouffantes et à la fraise en bataille...

Et le soir, quand j'allume les lampes, une à une, et que nous parlons... Nous égrenons des souvenirs de potache, des préférences de livres, des récits d'école, des heures de latin, des bulles en grec... Dans notre monologue à deux, la voilà, l'immense ville éternelle qui murmure et luit doucement de ses derniers feux.