Texte de Pati
Un jour après l'autre
Se lever.
Chaque matin, briser l'envie du lit. Bouger.
Accepter de subir un temps que je ne contrôle pas. Qui me dépasse, me tasse. Quand on survit plutôt qu'on ne vit, il est difficile de garder la tête froide et presque impossible de se projeter en avant, vers un futur à construire, à rêver.
Quand le quotidien devient tellement boueux qu'il nous plaque au sol, c'est difficile de regarder vers le haut. Oh ce n'est pas l'envie qui manque, c'est la force. L'élan.
J'aimerais être aussi légère qu'une plume, et encrer de bleu les pages de ma vie. Mais c'est le gris qui coule, qui me coule, qui m'envahit et me submerge.

Mon présent est un magma collant que je subis sans le moindre temps de pause. Chaque jour apporte sa pierre qui alourdit ma charge, et je ploie, et m'emploie à ne pas rompre.

Bien sûr, je sais que c'est passager. Bien sûr, je sais que demain sera plus léger. Il en est toujours ainsi : la vie n'est qu'accumulation de strates, certaines plus argileuses que d'autres, voilà tout.
Je sais, j'ai survécu à plus lourd, à plus dur, à plus compact, à plus dangereux. Je sais.

Je m'en fous de savoir. Je ne veux plus savoir. Je veux juste vivre. Légère et insouciante. Je veux pouvoir avancer, forte de mon passé, et non enchaînée à lui. Mais la vie, cette garce, multiplie les clins d'oeil, et chacun me renvoie à ma place, comme une mauvaise élève. Apprend ta leçon, fille. Cent fois sur le métier étale tes plaies et recommence...

Surtout, éviter de se dire que l'addition est peut-être trop salée... Surtout, courber le dos, attendre que ça passe. Et espérer ne pas être trop rouillée quand le vent aura fini de gronder.
Ne pas voir le corps qui part en quenouilles. Ne pas voir l'esprit s'effilocher.
Ne penser à rien quand je regarde mon père disparaître au fond de lui. Ne regarder que le jour qui vient. Un jour après l'autre. Regarder plus loin est inutile. Dire oui, dire non, c'est tout. Être juste là. Veiller.

Et puis, rentrer.
Regarder les gens se hâter, emplir leurs caddies de cadeaux de Noël. Les regarder s'engueuler pour des broutilles. Impression d'assister au spectacle sans plus y jouer...
S'ébrouer, se reprendre. Un peu d'énergie envolée pour juste reprendre pied avec la réalité. Voir mon fils grandir, rire, emmerder son père à trop le coller, voir ce dernier faire semblant d'en avoir marre alors qu'il adore ça. Puiser en eux une force qui me fuit. M'y ressourcer.
Partager avec une amie, parler un peu, derrière un écran. Voir des mots s'afficher les uns derrière les autres, former l'ossature d'un arbre improbable. Y boire, encore. S'y nourrir sans réserve.

Et puis aller dormir.

Aller rejoindre en rêve cette femme qui plonge son regard au fond de la vallée.
Reprendre son souffle, enfin, le temps d'une nuit.
Échapper à la lourdeur du quotidien, juste le temps d'un rêve...
Devenir aérienne.

Et m'abreuver jusqu'à plus soif à la beauté des montagnes.