Texte d'Ada
Un passé d'exils
Parfois j'ai l'impression d'être le passé à moi toute seule. De devoir le porter, le transfigurer, le venger, le fixer quelque part. J'ai le sentiment d'être en permanence enceinte de ce passé. L'accouchement se fait attendre. La gestation est longue, faite de chemins à prendre.

Dans mon passé, je vois de la neige, beaucoup de neige, de cette profonde et mortelle couverture qui a recouvert tous les cris que ma mère a du pousser lorsque je suis née dans cette baraque isolée d'un village anatolien au pied du Mont Ararat. De cette géographie, je conserve à la fois les sédiments bibliques et coraniques. Et l'envie de toujours pousser plus loin l'arche.

Le feu de joie païen et le penchant pour la légèreté des sens me vient de la ville qui est à la croisée des continents et où j'ai ancré mon enfance. La ville aux sept collines aux mille minarets, aux trois mers.

Mon passé m'appartient-il ? Parfois j'ai envie de le poser là, sur le bord d'un chemin ou pourquoi pas sur le pont Alexandre 3 à Paris, le plus oriental des ponts parisiens, et de continuer ma route vers des chemins non encore foulés par ma large tribu. Mais en faisant cela, ne serais-je pas finalement en train de reprendre le fardeau de l'exil et de lui faire faire un autre bout de chemin?
Souvent, je sens que je chemine en mon sommeil, parcourant des routes infinies, venues toutes de plus loin que moi.