Texte de Kz
Le Pfaffenlapp


La voiture connaît la route par cœur. Trente cinq minutes, montre en main, pour être au cœur des Vosges. Le temps est important. J’ai en tout quatre heures devant moi, trajet compris, porte à porte.

Ma femme a des problèmes déambulatoires, et ne peut marcher plus d’un quart d’heure. Nous avons fait le deuil de cette chose délicieusement ordinaire, une longue promenade en forêt, en amoureux.

Je ne pouvais pas, pour ma part, renoncer à la beauté de ce massif et faire une croix sur les promenades en montagne. Nous décidâmes du principe de promenades de la demi-journée.

J’avais découvert à l’occasion de stages professionnels, un vrai coin des Vosges - le rocher du Pfaffenlapp est à presque 700 mètres d’altitude - à un peu plus d’une demi-heure de Strasbourg.

J’étais à la recherche de ce que j’appelais dans mon for intérieur, la promenade parfaite. Celle où chaque moment par la nature même de la difficulté, par la beauté des essences, par la qualité sublime des points de vue, par l’équilibre de la progression, composait une sorte de symphonie où s’exprimerait tour à tour, le plaisir de l’effort, l’émerveillement devant les paysages, le repos de la pensée, voire le plaisir de la course.

Il fallait maintenant construire la ballade. Je la savais de courte durée, mais pour cette fois, ce serait sans importance. J’étais en période de construction. La route forestière était peu agréable, trop large et trop caillouteuse. Au bout d’une heure, les pieds étaient broyés d’avoir surfé sur la pointe de toutes ces caillasses.

Mais la vue valait la peine. Une vue à trois cent degrés. Sur la droite, le massif par lequel j’étais monté. Il formait une sorte de cirque. Un paysage de proximité. En face, un léger col, qui dégageait la vue sur une quinzaine de kilomètres, et sans doute plus par grand beau temps.
Et puis, sur la gauche, la vallée ; Niederhaslach et sa superbe église gothique. Le regard passait du plus proche au plus lointain, du plus haut au plus bas. Je tenais un point d’orgue.

Je redescendis. Paradoxalement, le chemin de descente était étonnamment raide, peut-être un ancien chemin de schlittage.

J’étais à la fois satisfait et frustré, la promenade était trop courte. Je n’avais pas mon compte. Mon corps réclamait. Je décidais de revenir une autre fois et de faire le chemin dans l’autre sens.
La montée, comme prévu, demanda un effort intéressant. Prendre son temps, trouver un rythme, ni trop lent, ni trop rapide. J’arrivais en haut légèrement essoufflé, mais heureux ; je connaissais la vue et savais qu’elle constituerait la récompense légitime d’un effort soutenu. Cette montée serait le premier mouvement de ma symphonie : allegro, ma non troppo.

Revoir la vue me surprit. Elle était la même, mais la lumière avait changé. C’était un paysage identique et totalement différent. J’avais pris mes jumelles et scrutais les horizons plus lointains. Mon regard fut arrêté par une sorte de flamme blanche au loin ; et après bien des hésitations, je reconnus le monument du mémorial du camp d’extermination du Struthof. J’avais deux ou trois fois visité ce camp avec l’un ou l’autre parent pour en ressortir à chaque fois porteur d’un profond malaise.

Mais là, j’étais à plusieurs kilomètres. La distance occultait l’atrocité des détails tandis que la flamme éclairant le massif réveillait le devoir de mémoire.
Je sentais qu’il se jouait là quelque chose d’important. Ce lieu était à la fois habité de la beauté sauvage d’une nature apaisée et du souvenir de la capacité de l’homme - donc de ma capacité - à faire souffrir son semblable. Je n’étais pas triste, mais peut-être simplement plus grave.

Reste, que le problème de la durée de la promenade demeurait entier. Les choses commencèrent à se construire le dimanche d’après ; grâce à ma chienne. Diane, puisque c’est son nom, avait le pelage noir, à peine bleuté par endroits. C’était une chienne fixée quoique profondément puissante. Elle avait reconnu le lieu, et comme je lui avais passé le harnais, était toute heureuse de se rendre utile. Un peu comme un chien de traîneau, cette chienne, aimait à tirer. Et cela m’amusait. La montée se passe sans histoire, et après avoir regardé à nouveau la vue, je partis sur la droite. Nous avançons sur un à-plat, sorte de plateau très aéré. Une belle futaie. La chienne s’excite, elle sent le gibier. J’accepte la partie de chasse. Elle tire sur la longe, et je me contente de la suivre en courant. C’est un peu instable, mais excitant. Et ce qui devait arriver, arriva, nous levons une chèvre. La poursuite s’engage. Le gibier va bien sûr plus vite que notre attelage, mais les yeux voient loin. Et puis d’un coup, l’animal disparaît. Je m’approche, et m’arrête au bord d’une espèce de ravin très pentu. La chasse est terminée, l’à-pic est trop dangereux. Ce fut le 2ème mouvement de la symphonie, vivace !

Nous reprenons notre souffle et je vois à une centaine de mètres de là une ouverture dans le feuillage. Intrigué, je m’approche et me trouve à l’extrémité du plateau. Et se découvre alors à mes yeux étonnés, la plaine d’Alsace.

A une demi-heure de marche, à peu près, d’un point de vue sauvage et montagneux, s’ouvrait sous mes yeux, la douceur puissante du sillon rhénan. Je sortis à nouveau les jumelles pour chercher au loin la cathédrale de Strasbourg. En Alsace, par temps clair, la cathédrale est visible d’à peu près partout. Je venais de découvrir la flamme du mémorial des déportés qui montait vers le ciel, et retrouvait, en écho, là, sur l’autre versant, la flèche de cette église séculaire. Mis côte à côte, les deux monuments prenaient sens et s’illuminaient l’un l’autre.

Il fallait maintenant jouer au Petit Poucet, et retrouver les chemins balisés. Cela prit un peu de temps, mais je tenais le troisième mouvement de ma symphonie. Andante.

Je me réjouissais d’avoir découvert cette trouée, à l’écart des chemins balisés ; cette promenade devenait petit à petit ma promenade. Elle avait du sens au niveau du corps et de la communion avec la nature, elle parlait au cœur à travers ces monuments chargés d’histoire.

Depuis plusieurs années, lorsque je pars seul, je refais cette randonnée, toujours la même et pourtant toujours différente ; cette marche est inscrite dans mon cœur, dans ma tête et dans mon corps. Elle aura creusé en moi un sillon comme une source, le lit du fleuve. Mon paysage intérieur en aura été bouleversé.

Au Pfaffenlapp, mes yeux ont vu, mes oreilles ont entendu quelques-uns des mystères de la vie et de la mort. Le temps et l’espace sont deux facettes d’une même réalité. Certains les perçoivent dans la fulgurance de l’instant, d’autres dans la lente maturation des persévérances. Les modalités ne comptent pas. Seule compte la lumière.