Texte de Plumentête
Née de leurs histoires
Il faisait froid en cette année 1896 sur ce haut plateau ardéchois. La burle y souffrait avec la même endurance et la même âpreté à la tâche que les habitants déployaient à survivre. Dans une modeste ferme de métayage, des lampes torches et des bougies étaient allumées répandant une modeste lumière. Le feu dans la cheminée était entretenu avec soin et ardeur, une marmite d’eau y bouillait en permanence depuis quelques heures. Les hommes jouaient aux cartes et jetaient des coups d’œil inquiets en direction de la chambre. Là aussi, des bougies distribuaient une faible lueur et la cheminée ronflait pour celle qui occupait le lit. Une femme encore jeune et belle transpirait tandis qu’une plus âgée la réconfortait, épongeant son front. Une autre la palpait, lui intimait de respirer et pousser à bon escient. Bientôt elle souleva les couvertures une nouvelle fois et dans un cri de joie indiqua à la malheureuse qui se tordait dans le lit que sa délivrance pointait la tête. Dans un hurlement de douleur, elle laissa le petit être lui écarteler la chair.

Aussitôt la maisonnée retentit d’un cri victorieux, celui de Jean qui venait de naître et celui de son père qui s’en félicita. L’eau chaude trouva encore à servir, les langes se préparèrent, on apporta de la soupe chaude et épaisse à la mère et on lui mit un enfant propre et dûment emmailloté au sein.

Une vie de labeur, de peines et de joies partagées s’en suivie pour lui, bientôt il quitta le haut plateau pour la haute vallée, là où la vie était moins rude, là où l’espoir vivait encore.

Il y rencontra sa femme, née dans les mêmes circonstances quelque part dans le département voisin. Elle était placée dans la ferme voisine et participait à tous les travaux de la cuisine et du ménage, de l’entretien des animaux de la basse-cour. Cinquième fille d’une famille de dix enfants qui ne pouvait nourrir tant de filles, elle se montrait déjà dure à la tâche et n’hésitait pas à montrer les dents pour se défendre. Jean était joyeux et doux, il se laissa séduire par cette belle plante au fort caractère et le mariage fut rapidement conclu par les deux familles.

Quelques années plus tard naquit le premier fils, il s’appela Jean lui aussi comme tous les ainés à cette époque. Nous étions en 1916 et mon père venait de naître. Une enfance simple et rude entre un père effacé et une mère maitresse femme firent de lui un être à la fois timide et pourtant très sociable, beau brun ténébreux il aurait sûrement eu beaucoup de succès mais la guerre arriva en même temps que son service militaire et il rentra chez lui 6 ans plus tard après 5 ans d’emprisonnement en Allemagne tout près de la Pologne. De la guerre, il parla peu, si ce n’est pour dire qu’il avait eu beaucoup de chance d’être paysan car ainsi il avait pu être placé comme ouvrier dans une ferme allemande à la technologie bien plus avancée que celle des campagnes de Drôme et Ardèche. La vie ne voulut pas qu’il soit heureux et la femme qu’il épousa et lui donna une fille, mourut à peine deux ans après cet heureux évènement.

Sa mère s’occupa de la fillette et sa belle-sœur qui ne voulait pas laisser élever la petite fille par une grand-mère jugée acariâtre, se rapprocha de lui. La vie ne l’avait pas ménagée elle non plus car après avoir vécu une partie de son enfance dans la guerre, après avoir perdue sa sœur ainée et chérie, elle perdit son père. Elle s’était donc rapprochée de ce jeune veuf, ils s’épousèrent quelques mois plus tard et s’installèrent tout naturellement dans la ferme familiale. La belle mère prit en grippe cette jeune femme éplorée qui lui volait ce bébé, elle ne put guère compter sur le soutien de sa mère car celle-ci trop éprouvée par les deux deuils précédents, se suicida en se jetant dans le Rhône.

La vie continua pourtant, les conflits ne manquèrent pas, le travail non plus. Tant bien que mal ils s’employèrent à élever cette petite fille et tenter d’être heureux. Ils n’étaient pas question d’avoir une autre enfant, la vie était rude. Les revenus étaient faibles, les reproches de ma mère était forts et rudes, l’ambition et le courage de mon père étaient usés. Pourtant par une nuit d’été étoilée, ils s’accordèrent un peu plus de bonheur que d’habitude et 9 mois plus tard, un 24 Mars je naissais dans la maternité d’un hôpital de la Drôme.

Née de désirs contradictoires, de désirs contrariés, née d’un amour qui ne s’avouait pas, d’une union qui n’était pas bénie des familles respectives, née de parents pauvres et dignes, née de parents pour lesquels une vie d’homme se vit debout, je vous écris ces lignes en ce soir de janvier 2010 avec la neige et le mistral autour de moi.