Texte d'Osi
Au revoir, Ayma
Du haut de sa branche, il guettait l’horizon. Le soleil à peine levé diffusait son feu de lumière à travers le feuillage. Une ombre s’y faufila, Lyudmil se massa dans l’ombre retenant son souffle, puis bondit sur la créature déjà ornée du voile de l’éphémère.


Un poids vint heurter le ventre d’Ayma. Le choc la réveilla.
- Lyudmil ! Laisse ça !
Le chat considéra la jeune fille sans daigner ouvrir la mâchoire. Celle-ci se pencha pour extraire la proie. Le félin se décida finalement à lui offrir le présent qui tomba sur la couverture, puis sortit par la fenêtre entrouverte en quête de nouveaux papillons.
Ayma demeura un moment à contempler la majesté passée de l’insecte. De grandes ailes bleues qui se dégradaient jusqu’au noir. Un liserai azur venait rompre la tristesse de l’ébène. Dans la mort, chaque aile semblait embrasser l’autre. La joie du passé, le deuil de la fin.
La fin. Elle partait aujourd’hui. Ce lieu magique ne serait plus qu’un rêve. Les forêts, les montagnes, le lac, la maison, Teïmala, et Lyudmil, elle ne les reverrait plus jamais. Huit années pour tant de souvenirs, huit années qu’elle avait peur d’oublier.

Elle se plaça devant l’armoire pour rassembler ses derniers effets. L’armoire qu’elle avait construite avec l’aide de Teïmala. Ce rappel forma une boule dans sa gorge. Elle se crispa. Ses yeux étaient déjà embués, elle ne voulait pas pleurer. Elle avança son bras pour l’ouvrir, mais quelque chose la retint. Son bras retomba contre son corps. Les larmes coulèrent. Une première perle vint s’écraser sur le sol. Sa bouche se tordit, elle luttait contre elle-même. Elle ne voulait pas partir. Pourquoi laisser derrière soi tant de souvenirs ? Elle était déchirée entre ce monde, et celui qu’elle avait laissé.
__Elle fit une nouvelle tentative. Cette fois-ci, la douleur fut plus forte, ses genoux se plièrent, et ses mains vinrent s’affaisser sur le plancher à la fois humide et salé. Elle appuya son dos contre l’armoire. Ainsi bloquée, elle ne pourrait jamais l’ouvrir. Pourtant, elle ne pourrait pas s’enfuir, c’était ainsi, elle devait abandonner tout cela derrière elle.
Elle respira une nouvelle fois, et la main tremblante agrippa la poignée du meuble. Elle s’arrêta, fermant vigoureusement son poing. Une nouvelle vague de pleurs, il ne fallait pas lâcher.
Dans sa panique, elle avait coupé son souffle, elle le reprit en gémissant. C’était trop de douleur pour continuer, il fallait qu’elle arrête de penser à ce flot de souvenirs, aussi heureux que saumâtre, qui l’envahissait sans cesse.
Telle une marionnette que l’on dirige, elle termina son sac et se prépara pour son départ. Elle réussit tout cela jusqu’à ce qu’elle franchisse le pas de la porte. Dans le chêne, Lyudmil l’observait. Lorsqu’elle le vit, un pincement la pris au cœur. Elle retint ses larmes et fut secouée par ce sentiment incontrôlable. Les yeux de Lyudmil la blessaient à chaque fois qu’elle les apercevait. Elle baissa la tête. Elle n’aurait jamais dû s’attacher autant à ce chat. Ce chat qu’elle ne reverrait jamais. Son ventre la heurta, comme si quelque chose qu’elle retenait devait sortir. Mais elle ne voulait pas le libérer, elle le refusait, comme elle refusait de partir.

En face d’elle, la montagne pleurait. Un ruisseau formé par les intempéries de la veille dégringolait de ce roc pour se jeter dans le lac. Même ce lieu semblait être affecté par son départ.
Du haut de ses yeux les larmes s’épaississaient chaque seconde pour venir former une flaque sur le sol.

Et Lyudmil la voyait se morfondre un peu plus. Elle, elle ne le voyait pas ; lever les yeux aurait été insurmontable. Pourtant, elle voulait le voir une dernière fois. Avoir une dernière image de lui avant de partir. Pourquoi laisser tant de chagrin derrière soi ? Ce qui était heureux autrefois, ne pouvait-il pas rester heureux ? L’adieu est trop fort pour le bonheur. Cette idée lui fit réaliser qu’elle avait toujours été heureuse ici, et que partir, lui laisserait un triste souvenir.
Elle leva la tête pour voir une dernière fois Lyudmil. C’est une part d’elle, qu’elle perdit dans ses yeux.