texte de Pati
26 ans, 1 jour et 3 heures.
C'est la première photo que j'ai de toi.
Tu as 24 ans. Tu viens d'être maman. Tu es heureuse, très heureuse. Sur ton visage se lit une sorte de plénitude sereine. Je te trouve très belle sur cette photo.
Je n'ai pas de souvenirs de toi, à 24 ans.
Je ne sais pas vraiment qui tu étais. Quel était ton caractère, quels étaient tes rêves, tes passions, tes dégouts. Je n'ai que quelques photos, offertes par mon père.
Le jour de mes 24 ans.

Enfin, si, je sais des choses. Je sais ce qu'on m'a dit, ce qu'on m'a raconté.
Tu étais une jeune femme amoureuse. Une jeune épouse. Tu entamais la vie dont tu avais toujours rêvé.
Alors pourquoi quelque chose m'interpelle, sur cette photo ?

Dès mon premier regard sur toi, si jeune, si belle, j'ai senti comme... un appel.
Comme un souffle léger, qui viendrait troubler l'eau calme d'un lac. Un caillou dans la mare, créant des ondes en cercles concentriques... De l'infinitésimal au gigantesque. Une sensation.
Alors de temps en temps, j'ai sorti l'album, j'ai accroché la lumière à la photo. Je l'ai scrutée.
D'où me venait donc cette impression que tout n'était pas si lisse, si serein ?

Je sais des choses sur toi, oui.
Je sais qu'enfant, tu avais des crises de mélancolie soudaine, qui te tombait dessus aussi vite qu'un orage peut enflammer les Landes que tu as tant chéries.
Je sais que tout n'était pas rose, entre ta mère et toi. Pourquoi ? Ça, je n'en sais rien. Vous avez emporté avec vous votre secret. Et puis je ne suis pas certaine d'avoir envie de savoir. C'est parfois plus simple de trouver les réponses à des questions anciennes, que d'en accepter le fardeau.
Je ne suis pas sûre de vouloir mettre un nom sur cette drôle d'impression, quand je te regarde sur cette vieille photo jaunie. Et pourtant...

Le temps a passé. La vie a déroulé son tapis de surprises et de péripéties. J'ai trempé ma plume dans l'encre de mes incertitudes. J'ai raconté notre famille à tes petits-fils. Je leur ai transmis ce que toi et tes parents m'avez offert : des racines. Une vie de famille, dont ils ne connaissent les membres que par l'intermédiaire de mes mots, et de mes souvenirs. L'envie de combler ceux qu'ils aiment par un repas saupoudré d'amour, et de soin. L'envie de poursuivre plus tard avec leurs enfants cette histoire qui est leur sang. Leur appartenance.
Et puis, j'ai continué à écrire. J'ai frotté mes phrases à celles d'autres plumes. D'autres histoires, d'autres questions.

Quand ton père m'emmenait en montagne, sur des chemins qu'il avait arpenté plus jeune, je lui demandais de chanter pour moi. J'adorais entendre sa voix percuter la roche, nous envelopper de son coton d'écho, puis nous contourner pour mieux se perdre au loin. Parfois, une autre voix lui répondait, dans cette langue rugueuse et pourtant si troublante. J'adorais ça.

J'ai rencontré des échos inattendus. Des mots sont venus percuter mon cœur.

Et la photo est remontée à la surface.
Je l'ai ressortie de son écrin. Je l'ai à nouveau scrutée. J'ai laissé mes yeux se perdre au fond des tiens.
Ton regard. Tes yeux ? J'ai recadré la photo, pour ne plus voir qu'eux. Choc.
C'était bien là. Quelque chose au fond de ton regard. Disparue, la plénitude, la joie sereine et entière, la paix.

Je découvrais comme une gravité cachée, presque totalement masquée par le sourire qui colore tes traits. Comme une ombre triste, au fond de tes yeux. Ton regard, venant teinter de tristesse un sourire de Joconde... comment avais-je pu passer à côté de ce qui d'un coup m'aveuglait ?

Les souvenirs les plus nombreux que j'ai de toi sont des moments heureux. Je peux prendre n'importe lequel, je te vois rire, t'amuser. Vivante. Profondément, terriblement vivante.
Tu étais la force personnifiée, à mes yeux. Un roc. Enrobé de douceur, de tendresse, mais un roc sur lequel il faisait bon prendre appui.
J'ai repris les cinq albums que mon père a fait, après ta mort. J'ai plongé dans ces instantanés de toi. Tu souris sur toutes les photos, ou presque.
Mais je remarque que les lunettes sans lesquelles tu ne voyais rien masquent tout le temps ton regard. Soit par le reflet du flash, soit par les verres teintés par la lumière du soleil. Est-ce que tes yeux riaient aussi, maman ?

Alors, j'ai approfondi la chose. J'ai recadré un peu plus serré, encore plus près.
Autre choc.
Non, pas de la tristesse... plus que ça. Bien plus.
Qu'est-ce que tu vois, maman ?
Que regardes-tu aussi fixement ?

Je me souviens... j'avais 16 ans.

Tu avais pris l'habitude de me parler de toi, quand tu serais vieille et édentée, incapable de mordre une pomme à pleines dents, comme tu aimais à le faire.
Tu me racontais comme tu allais escagasser mon père en le forçant à prendre ses pilules chaque jour. Comment tu te planquerais derrière tes rideaux crochetés main, pour mieux épier les voisines que bien sûr, tu ne supporterais pas. Et je riais. Et j'oubliais mes peines et mes larmes.

Tu y croyais, dis, maman ? Je ne me souviens pas de tes yeux quand tu me racontais ta retraite auprès de papa.
As-tu toujours su que tu ne la vivrais jamais ? As-tu senti que je serai un jour plus vieille que toi, maman ? Avais-tu envisagé la possibilité de ne jamais connaître mes enfants ? Est-ce que c'est ça, que je lis dans ton œil, maman ?
Est-ce pour cela que tu me répétais sans cesse :
"N'aie jamais de regrets, fille. Et sois sincère. Il vaut mieux demander pardon d'avoir fait... que d'avoir le regret de ne pas avoir fait."

26 ans, un jour et trois heures... je me souviens maman.
Je regarde la dernière photo que j'ai de toi. Je regarde tes yeux.
Ils sourient.

Dors bien, maman.